Compagnie Li (luo)

" Là où nous nous trouvons " - Introduction au travail artistique de Li (luo) / Camille Mutel

 

Dans mon travail artistique, la question du rapport à soi et aux autres est un thème récurrent. Le corps humain a toujours été l'objet central de projections et d’introspections pour moi. Cela m'a permis d’approfondir différentes formes de relations à travers leurs limites et leurs interférences - guidées par la précision du mouvement qui rend visible chaque fibre du corps, dans un abandon de la présence au regard.

 

Pendant des années, j'ai été portée par la possibilité d’une rencontre au cœur même de notre intérieur – je voulais explorer et révéler les endroits sombres et austères, autant qu’incertains et fragiles qui se trouvent sous la (les) surface (s) de nous-mêmes. Cela m’a conduit à une série de soli qui tentaient de rendre visible ces voyages intérieurs : Dans "Effraction de l'oubli" (2010), réalisé en étroite collaboration avec l’éclairagiste Matthieu Ferry, un corps sans visage est mû par le désir du regard de l'observateur. Un faisceau lumineux révèle le geste introspectif ambivalent d'un corps érotique et thanatique. "Etna" (2011) confronte le public à un corps nu qui dévoile ses fantasmagories équivoques, submergé par la profondeur de ses désirs.

Puis le corps s’est désintégré en une multitude de fragments. Dans "Nu (ə) muet" (2012), le spectateur est placé au plus près de la danseuse. Son corps échappe à leurs regards et les laisse face à une composition corporelle faite d’images incomplètes, de lumière et de son.

 

Peu à peu, mon intérêt s'est déplacé de la manifestation de ces voyages intérieurs vers l’exploration du fossé qui existe entre les différents corps – un écart devenu de plus en plus évident, et qui peu à peu s’est étendu, devenant perméable aux regards multiples qui le traversent - ceux des protagonistes et ceux du public. "Soror" (2013), un duo pour deux corps féminins, fut la première pièce de cette nouvelle recherche : Ici, les corps négocient leur relation de sororité dans un espace qui semble étrangement étroit et infini, révélant une lutte sans fin avec ce que signifie être ensemble. Dans "Go, go, go, said the bird (human kind cannot bear very much reality)" (2015), un trio pour deux danseurs et une chanteuse, les protagonistes se plient aux fragments subtils d'un roman imaginaire érotique et poétique. C'est un travail qui explore le pouvoir transformateur du désir dans les relations, à la fois entre les interprètes et envers les spectateurs.

 

Ma dernière pièce, "Animaux de béance" (2017), une œuvre pour deux interprètes et une chanteuse est inspirée par les rituels médiévaux de la Sardaigne. Ce travail propose un espace symbolique dans lequel les artistes créent un sanctuaire à même d’accueillir la crise de chacun d’entre eux. Avec ce travail, il me semble avoir clos un autre cycle pour ouvrir de nouvelles perspectives en vue de la prochaine pièce "La Place de l'Autre". La première est prévue pour l’hiver 2019. Avec ce solo, je veux élargir mon exploration de la relation et créer un espace invitant pour le spectateur. Les limites entre la scène et le public - limites que j'ai déjà défiées plusieurs fois en confrontant le public à son propre regard intérieur - seront négociées autour d’une nouvelle question intime: Que puis-je vous offrir?

Nancy, juin 2018

"Aujourd’hui, je dirais que la recherche de la compagnie Li(Luo) est un questionnement de la présence. Qu’est-ce qu’être présent ? Cela a à voir avec la conscience. Conscience de soi et conscience de l’environnement. Conscience de soi dans un environnement et de l’environnement au-dedans de soi. De filiation directe à ses débuts avec la danse butô, ma pratique s’éloigne de plus en plus du symbole et du mythe pour entrer dans le sensible. La danse est expérience du corps. Pour moi qui la danse et pour qui la reçoit. Au-delà et au-dedans de l’image, j’aime à penser qu’elle puisse se perce-voir. La danse est charnelle. A la représentation du corps dont je ne peux m’extraire, la danse, la musique et la lumière, apportent la profondeur qui métamorphose, contredit, détourne, renforce, se joue de, interroge un trop souvent « arbitraire » de l’image. Ces trois éléments (musique, danse et lumière) sont les trois éléments principaux dont se composent le travail et la réflexion de la compagnie. Leur sensibilité s’affine au fil des créations, ouvrant des possibles plus vastes. Tous les trois sont d’essence vibratoire. Et je me demande si être présent ne signifie pas donner à voir cette vibration ; à savoir que la présence soit l’effacement qui révèle l’espace-temps."

Camille Mutel, Septembre 2010

© 2013 by compagnie Li (luo)

 

 

La compagnie bénéficie de l'aide à la structuration 2018-2019 de la DRAC Grand Est et de l'aide au conventionnement 2018-2020 de la Région Grand Est.